La Russie de ses écrivains

Une citation du célèbre écrivain français Voltaire mentionne : « L’écriture est la peinture de la voix. »  Les écrivains figurent d’ailleurs parmi les grands artistes de l’expression de la voix d’un peuple.  Si on dit du français qu’elle est la langue de Molière et de l’anglais qu’elle est la langue de Shakespeare, et bien la langue russe est quant à elle celle de Pouchkine.

Alexandre Pouchkine (1799-1837) est considéré comme le premier grand écrivain russe classique. Passionné d’histoire et de généalogie, doté d’une grande mémoire et parfaitement bilingue (surnommé « frantsouz »), il avait dévoré les classiques de la littérature anglaise et française. Il s’en inspira mais sans chercher à les imiter. Prolifique auteur, son roman en vers Eugène Onéguine (1823-1830) et sa grande tragédie Boris Godounov (1824-1825), sont parmi ses œuvres les plus connues.  Cette dernière, dédiée à l’historien russe Nikolaï Karamzine, était la préférée de Pouchkine. Son décès tragique, lors d’un duel en 1837, ajoutera à sa légende.

Il faut d’abord mentionner les travaux de Mikhaïl Lomonossov (créateur de l’Université d’État de Moscou qui porte son nom), auteur en 1755, d’un « Traité de grammaire russe », la première du genre. Ardent défenseur de la langue russe dont il vantait l’ampleur et la richesse, il déconseillait l’emploi de vocables étrangers ou barbares. Il souligna « s’il est des choses que nous ne pouvons définir exactement, ce n’est point notre langue qu’il faut accuser, mais notre incapacité de nous en servir. »

Lomonossov aura vu juste!  Dans cette continuité, Pouchkine contribua à imposer le russe tel qu’il était parlé (au lieu de celui, figé, des textes administratifs et religieux), et à libérer la littérature russe de l’influence étrangère. De très grands écrivains s’en seront inspirés, dont : Mikhaïl Lermontov, Nicolas Gogol, Léon Tolstoï, Fiodor Dostoïevski et Ivan Tourgueniev.

 

Renommée internationale :

Une liste des 100 meilleurs livres de tous les temps fut élaborée en 2002 par 100 écrivains provenant de 54 pays. Dix auteurs apparaissent plus d’une fois dans ce classement et les deux meneurs sont deux Russes : Fiodor Dostoïevski (cité 4 fois), suivi de Léon Tolstoï, cité 3 fois (en compagnie de Franz Kafka et William Shakespeare). Voici donc les grandes œuvres des écrivains russes citées dans cette liste (ordre chronologique de parution) :

  • Les Âmes mortes (Nicolas Gogol – 1842)
  • Guerre et Paix (Léon Tolstoï – 1865-1869)
  • Crime et Châtiment (Fiodor Dostoïevski -1866)
  • L’Idiot (Fiodor Dostoïevski -1869)
  • Les Démons (Fiodor Dostoïevski – 1872)
  • Anna Karénine (Léon Tolstoï – 1877)
  • Les Frères Karamazov (Fiodor Dostoïevski – 1880)
  • La Mort d’Ivan Ilitch (Léon Tolstoï – 1886)
  • Récits divers (Anton Tchekhov – 1886)
  • Lolita (Vladimir Nabokov – 1955)

Au moins cinq auteurs d’origine russe ont aussi remporté le Prix Nobel de littérature décerné pour l’ensemble de leur œuvre. Il s’agit de : Ivan Bounine (1933); Boris Pasternak (1958) auteur de Docteur Zhivago (contraint de refuser le prix); Mikhaïl Cholokhov (1965); Alexandre Soljenitsyne (1970) et Joseph Brodsky (1987) naturalisé Américain (qui écrivait en russe et en anglais).

L’Académie reconnaît avoir raté des monuments de la littérature universelle, en raison du décès prématuré de certains écrivains. Un de ceux-là est Vladimir Maïakovski. L’attribution de ce prix a souvent été teintée de controverses (et de politique). L’appréciation des œuvres revêt d’ailleurs un caractère subjectif. À titre d’exemple, Ernest Hemingway aurait déjà mentionné: « Tolstoï a écrit les meilleurs livres, mais Tourgueniev était le plus grand écrivain. »

 

Des écrivains spirituels, philosophes ou psychologues :

Les écrivains témoignent tantôt de l’histoire de leur peuple, tantôt de la vie contemporaine, des préoccupations et des aspirations de leur époque. Ils dressent un portrait de la vie des divers milieux (urbain, rural, régions) et des travers du peuple. Plusieurs écrivains russes, traduisant probablement leur propre questionnement, se démarquent par la psychologie de leurs personnages qui s’interrogent sur le sens de la vie, sur la place de l’homme dans ce monde.  Ils contribueront ainsi à divers courants de pensée : mysticisme, absolutisme, nihilisme, existentialisme, etc.

À leur questionnement personnel s’entremêlent aussi leurs visions de la Russie et un fort sentiment nationaliste (les slavophiles).

Nicolas Gogol, dans « Les Âmes mortes » (1842), sur une idée de Pouchkine, raconte les aventures d’un petit escroc dans la Russie provinciale des années 1820. Gogol, qui devient de plus en plus mystique, entreprend d’écrire une suite à cette satire de la médiocrité humaine. S’il voit la première partie du roman comme une représentation de l’enfer sur terre. La seconde et la troisième partie des Âmes mortes décriront la graduelle rédemption des héros, leur passage au purgatoire, puis au paradis. Mais, Gogol estime qu’il doit d’abord lui-même se perfectionner moralement. La suite ne sera jamais complétée. Il meurt tragiquement en 1852.  Dostoïevski aurait dit : « Nous sommes tous sortis du Manteau de Gogol ».

Mikhaïl Boulgakov (1891-1940) s’en inspira grandement pour son chef-d’œuvre « Le Maître et Marguerite ». L’orientation de Gogol vers un conservatisme politique extrême (défense de l’autocratie et de l’orthodoxie) influencera également Tolstoï et Soljenitsyne.

Ivan Tourgueniev dans son chef-d’œuvre Pères et Fils (1862) écrira : « – […] Un nihiliste, c’est un homme qui ne s’incline devant aucune autorité, qui ne fait d’aucun principe un article de foi, quel que soit le respect dont ce principe est auréolé. »  Tourgueniev (qui apprit également le français, l’allemand, l’anglais, le grec et le latin) mènera un combat contre les injustices subies par les serfs. Le servage fut aboli le 9 février 1861, tout juste avant la parution de son roman qui peut symboliser le passage de l’ancienne à la nouvelle Russie.  Le nihilisme, dénomination popularisée par Tourgueniev,  évolua vers une doctrine politique n’admettant aucune contrainte de la société sur l’individu, et refusant tout absolu religieux, métaphysique, moral ou politique.

Léon Tolstoï (1828-1910) exposa sa vision de l’histoire dans La Guerre et la Paix (1865-1869), un roman historique de l’époque napoléonienne. S’y oppose à la fois le déterminisme historique et le libre arbitre, mais aussi d’un côté de grandes ambitions (jusqu’à vouloir changer le monde) et de l’autre une parfaite adéquation à la vie, une acceptation de son destin mais vécu avec grande vitalité. Tolstoï aurait déjà mentionné : « Chacun rêve de changer l’humanité, mais personne ne pense à se changer lui-même. » De son roman Anna Karenine (1873-1877), considéré comme une des plus grandes œuvres littéraires de l’histoire, on dira : « Ce n’est plus de l’art, ce n’est plus la représentation de la vie, c’est la vie même, la vie humaine palpitante et frémissante, et non pas seulement la vie extérieure, mais la vie intérieure, la vie mystérieuse de l’âme. »

Les romans de Fiodor Dostoïevski sont parfois qualifiés de « métaphysiques », tant la question angoissée du libre arbitre et de l’existence de Dieu est au cœur de sa réflexion. Parlant des Frères Karamazov, Dostoïevski écrira : « La question principale qui sera poursuivie dans toutes les parties de ce livre est celle même dont j’ai souffert consciemment ou inconsciemment toute ma vie: l’existence de Dieu. » La proximité de sa pensée avec l’existentialisme ont amené certains à le compter parmi les fondateurs de ce courant philosophique, au même titre que Kierkegaard.  Friedrich Nietzsche dira « Dostoïevski est la seule personne qui m’ait appris quelque chose en psychologie. »

Alexandre Soljenitsyne (1918-2008) se distingua par ses romans sur les camps de travail avec Une journée d’Ivan Denissovitch (1962), Le Pavillon des Cancéreux (1968) et L’Archipel du Goulag (1973). Il écrivait en connaissance de cause puisqu’il avait passé 8 ans de travaux forcés dans ces camps sous le régime Staline : « Seuls peuvent nous comprendre ceux qui ont mangé à notre écuelle. » Lors de son exil forcé en 1974, l’Occident fut déconcerté que l’héroïque dissident, qui avait dénoncé les terreurs de l’État policier d’URSS, puisse mépriser également la démocratie. L’Occident découvrit alors un chrétien orthodoxe et slavophile très critique du matérialisme occidental et de la société de consommation. Ce fut un choc lorsque son manifeste est paru. Il proposait alors non pas un modèle de société scientifique ouverte, urbaine et rejoignant le monde moderne, mais plutôt une vision mystique, un rêve de la Sainte Russie ressuscitée, repliée sur elle-même et s’écartant du 20ème siècle.

Il rejoignait ainsi la pensée de Gogol et Tolstoï, mais aussi dans une certaine mesure celle de Dostoïevski qui en 1880, dans son Discours sur Pouchkine, évoque sa vision sur le rôle de la Russie dans le monde. Fervent croyant, il attribuera un rôle messianique au peuple russe, qui a selon lui pour mission d’apporter le bonheur à l’humanité.

Léon Tolstoï, dans une lettre à Romain Rolland :  « De toutes les sciences que l’homme peut et doit savoir, la principale, c’est la science de vivre de manière à faire le moins de mal et le plus de bien possible.»

Les écrivains russes auront contribué beaucoup au débat en proposant leur vision de la Russie (plusieurs en ont d’ailleurs payé le prix).

Pour Tolstoï, issu de l’aristocratie russe, mais fuyant la vie mondaine pour se retirer dans sa campagne à Iasnaïa Poliana, la vie urbaine dénature les gens qui finissent par s’y perdre. Paradoxalement, Anton Tchekov (1860-1904), petit-fils d’un serf affranchi, qui écrira « dans mes veines coule du sang de moujik », croit plutôt au progrès (comme Maxime Gorki) et s’oppose à la description romanesque exagérée de la paysannerie russe. Tchekov, qui était aussi médecin, est l’un des auteurs les plus connus avec plus de 600 œuvres littéraires. Ses pièces « La Mouette », « La Cerisaie » et « Oncle Vania » ont souvent été jouées entre autres au théâtre québécois…

Pour conclure, voici un vers de Fiodor Tiouttchev (1803-1873), un des plus grands poètes russes, considéré, avec Pouchkine, comme le représentant d’une poésie russe vraiment classique :

On ne peut pas comprendre la Russie par la voie de la raison,
On ne peut pas la mesurer,
Elle a un caractère particulier,
On ne peut que croire en elle!

Tolstoï, à 37 ans, affirmait : « La mission de l’artiste ne doit pas être de résoudre irréfutablement un problème, mais de nous obliger à aimer la vie. » En espérant, pour notre part, vous avoir donné le goût de la littérature russe…

 

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