Les bébés de Tchernobyl

Les bébés de Tchernobyl. 30 ans plus tard, qu’en est-il des impacts
de la radioactivité sur les grossesses?

Par Joanne Rivest, présidente de l’organisme à but non-lucratif Séjour Santé Enfants Tchernobyl

 

Avortements spontanés, avortements préventifs, malformations fœtales, enfants mort-nés … Des réalités tristes, violentes, toutes cachées derrière un mot: Tchernobyl.

Ce mot, d’abord inoffensif, devient tout à coup lourd de sens lorsque associé à d’autres: explosion nucléaire, radioactivité, cancers, pollution, nourrissons nés mutilés, handicapés…

Ce mot s’est cristallisé le 26 avril 1986, il y a 30 ans cette année, dans la ville de Tchernobyl, près de la frontière de l’actuel Bélarus. L’explosion du radiateur 4 de la centrale Lénine a engendré une contamination béante de l’environnement à des centaines de kilomètres à la ronde (de la radioactivité a été détectée jusqu’en France).  Nul besoin de spécifier que beaucoup de décès sont dus à cet incident, considéré comme le plus grave accident nucléaire de l’Histoire.

Tel que mentionné plus haut, la catastrophe de Tchernobyl « fête » ses 30 ans cette année.  Pour prendre part dans ces « célébrations », l’organisme Séjour Santé Enfants Tchernobyl souhaite réactualiser les connaissances de la population québécoise sur l’explosion de 1986.  Nous orienterons toutefois l’article vers ce qui intéresse cette revue: les grossesses, les bébés.  Nous vous proposons donc une petite visite des bureaux d’obstétriques biélorusses au lendemain de l’explosion.  Notez que les statistiques ici présentées datent toutefois de 2003.  L’explosion nucléaire est encore très tabou en Europe de l’Est (mais dans le cadre de cet article, nous nous intéresserons plus précisément au Bélarus et à ses habitants, les biélorusses).  « Il y a un mécanisme de défense chez les [biélorusses], qui les pousse à oublier que la radioactivité est la cause de beaucoup de maladies. Dans la vie de tous les jours, ils évitent d’y penser. Ce comportement se retrouve surtout chez les habitants qui vivent dans les zones de fortes contaminations. Ceux-ci n’ont pas le choix, et pour nourrir leur famille, ils sont obligés d’aller cueillir des champignons ou de récolter les produits de leur jardin. Malheureusement, c’est avec ce type de comportement que les gens se contaminent, et accumulent des radionucléides dans leur organisme. En moyenne, les populations sont pauvres et ne peuvent acheter les produits alimentaires importés.[1] »  Ajoutons que ce qui contribue énormément à ce mutisme est l’absence d’étude d’envergure sur la santé publique depuis la catastrophe.  Les quelques chercheurs locaux qui souhaitent étudier le sujet trouvent pour seuls commanditaires des institutions qui trempent dans le lobby nucléaire.  Ils exigent donc que les — maigres — résultats des recherches ne circulent pas dans le public.

Ainsi, voici quelques déclarations faites par le médecin-chef du service pédiatrique de l’hôpital de Gomel au Bélarus, pays le plus touché par la radioactivité (à 70%):

« En 1985, 1 an avant la catastrophe, 200 cas de malformations étaient répertoriés. En 2000, plus de 800 cas, malgré pourtant une baisse considérable des naissances : actuellement 14 à 15 000 naissances/an, contre 28 à 30 000 avant la catastrophe de Tchernobyl.[2] »

Cette première statistique nous mène à nous poser la question: pourquoi y a-t-il moins de naissance au Bélarus depuis l’explosion?  La population est-elle moins fertile?  Trop malade pour se reproduire?  Les Biélorusses se retiennent-ils de se reproduire par peur des malformations?  Larissa Losseva, enseignante et interprète biélorusse, témoigne de la peur post-explosion de procréer.  On sait que suite à l’incident, le nombre de malformations fœtales a augmenté considérablement.  Ce sont en majorité des malformations du cœur, du système cardio-vasculaire, du tube digestif, des reins. Ces altérations rendent les enfants invalides.  Les médecins du Bélarus rencontrent des cas de diabètes chez les nouveaux nés et savent qu’il y a une hausse de cette maladie. Ils constatent une grande baisse de l’immunité et beaucoup d’anémies ; les maladies infectieuses se manifestent avec beaucoup plus de gravité.  Ils observent aussi l’apparition de maladies qui habituellement ne sont pas caractéristiques des enfants (forte tension artérielle, altérations du rythme cardiaque, cataractes…).  Notons que les malformations du cerveau chez les nourrissons et les anencéphalies ont doublé au Bélarus depuis la catastrophe de Tchernobyl.

Nous poursuivrons cet article en donnant la parole à un journaliste qui a rencontré le professeur Lazjuk, responsable du registre national des malformations à l’Institut biélorusse des maladies héréditaires:

« Après la catastrophe de Tchernobyl, en juin et juillet 1986, il pouvait déjà montrer que chez les femmes enceintes de la zone des trente kilomètres autour de la centrale, le nombre de mutations avait augmenté de manière statistiquement fiable (étude sur les cordons ombilicaux).  Pour répondre rapidement à la question sur les conséquences génétiques de l’exposition aux radiations, comme on ne pouvait attendre que les enfants naissent, l’Institut a examiné les fœtus avortés. En effet, après l’accident nucléaire de Tchernobyl, face à l’incertitude, beaucoup de femmes ont dû se faire avorter ; aussi, malheureusement, ce  » matériau  » ne manquait pas. Le professeur Lazjuk avait déjà constitué une équipe pour examiner les embryons ; celle-ci était la seule formée pour ce genre d’activités en URSS. Il s’agit d’un examen très compliqué. Le choix a été fait de mesurer des échantillons des zones les plus contaminées (plus de 40 000 embryons mesurés et comparés avec ceux de la ville de Minsk située en zone propre). Les résultats ont été frappants :  » Dans les zones de forte contamination radioactive, le développement intra-utérin du fœtus est altéré, lésé, modifié. Conséquence: il y a des malformations à la naissance…  »  Le professeur [a constitué] un tableau qui traite des 9 groupes de malformations dans le développement du foetus. Ces données sont obligatoirement et systématiquement répertoriées dans le registre des malformations du Bélarus depuis 1979. Les courbes que nous y voyons laissent apparaître, de manière assez caractéristique, que plus les zones sont contaminées, plus la courbe des malformations est haute.  » La fréquence des malformations du développement après Tchernobyl augmente dans le Bélarus tout entier. Dans la région de Vitepsk, pourtant considérée comme propre, il y a une augmentation de 47 % des malformations intra-utérines de 1986 à 1994. Dans la région de Moguilev, où la contamination en césium 137 est de près de 15 curies/km2 (soit 455 000 becquerels/m2), l’augmentation est de 83 %, alors qu’elle est de 87% dans celle de Gomel [la région du Bélarus la plus contaminée] ». Selon les données du ministère de la santé, le taux de malformations à la naissance est actuellement de 8,5 pour 1 000..   »En fait, précise-t-il, s’il n’y avait pas eu le dépistage et les avortements 12 enfants sur 1 000 (et non pas 8) seraient nés avec des malformations.  » Il ajoute que ces chiffres sont à prendre avec précaution, car toutes les malformations ne sont pas prises en compte. »

Le docteur Viatcheslav Stanislavovitch, oeuvrant à Gomel dans, nous le rappelons, la zone la plus contaminée, raconte que depuis Tchernobyl, après chaque naissance, l’équipe médicale procède à une évaluation de l’état de santé du nouveau-né.  Le poupon, selon son état de santé, peut être considéré comme:

  1. Sans problème de santé (nés de parents sains après une grossesse sans problème) ;
    2. Prédisposés à des maladies (nés de parents malades, ou après une grossesse à problèmes) ;
    3.  Avec des malformations à la naissance ;
    4.   Avec des malformations à la naissance entraînant la mort.

Durant les deux premières années post-Tchernobyl, seulement 16 à 17% des bébés intégraient la première catégorie dans cette région de Gomel, particulièrement radioactive.

Très peu de temps après la catastrophe nucléaire est né deux termes des plus évocateurs.  Le premier: « bébé de Tchernobyl », pour décrire les bébés alors dans le ventre de leur mère au moment de l’explosion.  Olexiy Starynets, aujourd’hui journaliste sportif à Kiev, porte cet étiquette silencieux.  Il est né le 26 avril 1986, à peine quelques heures après l’explosion.  Ses parents lui ont raconté qu’à la maternité où il est né, « ils ont fermé les fenêtres pour se protéger des radiations, et ils ont lavé les sols plus souvent.[3] »  Le deuxième terme post-explosion, « enfant de Tchernobyl », désigne toute personne ayant été enfant en zone contaminée depuis 1986 (donc, toute personne qui a eu sa poussée de croissance en lieu radioactif).  Ce terme englobe assurément des centaines de milliers de personnes d’Europe de l’Est, voire des millions…

Séjour Santé Enfants Tchernobyl est un organisme à but non-lucratif qui vient en aide à ces fameux « enfants de Tchernobyl » en leur offrant des séjours santé estivaux au Québec d’une durée de 6 à 8 semaines.  Ces enfants du Bélarus, âgés entre 8 et 17 ans, sont considérés comme étant en santé par leur pays, malgré la faiblesse de leur système immunitaire (fragilité, fatigue, maux de tête, saignements de nez, toux, guérison lente des blessures, tendance à développer des cancers, leucémie et problèmes de glande thyroïde…). Ainsi, grâce à ces séjours hors-Bélarus, leur santé s’améliore considérablement à cause de l’environnement plus salubre et de la consommation d’aliments non-contaminés. Un des changements les plus importants bien que moins perceptible est le renforcement du système immunitaire. Les effets se prolongent donc le reste de l’année. Pendant leur séjour, grâce à la générosité de dentistes et d’optométristes, de nombreux enfants reçoivent des soins dentaires et ophtalmologiques auxquels ils n’ont pas accès au Bélarus.[4] Leur chance de développer des cancers plus tard diminue considérablement grâce à ces séjours.

 

Nous aimerions conclure en réorientant notre propos vers ce qui intéresse particulièrement cette revue et ses lecteurs: la grossesse, les bébés. Nous ne tomberons pas une fois de plus dans les chiffres et statistiques que nous avons faits déferler sur vos têtes tout au long de cet article. Nous voudrions tout simplement conclure en disant que les enfants d’aujourd’hui sont les parents de demain.  En améliorant la santé des fillettes et garçons biélorusses d’aujourd’hui, notre organisme tente d’assurer la santé de ces petits qui, dans une quinzaine d’année, donneront la vie à leur tour.  Les fillettes qui viennent au Québec, comme la petite Katia qui vient l’été dans notre beau pays depuis 10 ans (voir photos), auront assurément des grossesses plus sereines sachant que leur système immunitaire est renforci et que leurs ovules sont moins altérées puisqu’elles ont effectué des séjours santé hors-zone contaminée durant leur croissance.  Des grossesses zens exempts de stress: n’est-ce-pas là un souhait universel commun à toutes les femmes de la Terre?

 

 

[1] http://www.dissident-media.org/infonucleaire/trait_25_26.html

[2] http://www.dissident-media.org/infonucleaire/enfants_malades.html

[3] http://fr.euronews.com/2015/04/27/les-enfants-de-la-generation-tchernobyl-29-ans-apres-certains-se-confient/

[4] http://www.enfantstchernobyl.org/

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